L'alcool modifie l'équilibre glandulaire

La question des paradis artifi­ciels, c'est-à-dire des stupéfiants en général, a mis à l'épreuve la sagacité de bien des savants. Le mode d'action physiologique des drogues et particulièrement de l'alcool reste peu connu.
L'alcool tue lentement... Cette boutade ne sera vraiment prise au sérieux que si l'on se penche sur les mécanismes physiologiques qui se trouvent profondément perturbés par l'alcoolisme. Ce sont nos endocrines qui souffrent le plus de ce fléau.

Comment agit l'alcool ?

Habituellement, on dit que l'al­cool agit directement au niveau du système nerveux. Il modifierait donc le chimisme cérébral, exci­terait la sécrétion de médiateurs chimiques, du tissu nerveux et augmenterait l'excitation générale. Mais les travaux du docteur J. Gautier, à la suite de nombreux autres, montrent que l'excitation du système nerveux dépend essen­tiellement d'une hormone (du grec hormaô : j'excite) : la thyroxine. Or toute excitation passe d'abord par cette porte qu'est la glande thyroïde, glande vitale par excel­lence.
Ce fait explique pourquoi, au début de l'utilisation des anesthésiques au chloroforme, des sujets hypersensibles tombaient morts dès la première inhalation de ce produit. Le système nerveux n'a­vait pas le temps d'être touché, mais la thyroïde s'arrêtait brus­quement de fonctionner, elle était sidérée. L'anesthésique, même lo­cal, empêche donc la sensibilisa­tion des éléments nerveux par l'hormone thyroïdienne.
Lorsqu'un sujet prend de l'al­cool en quantité peu importante, il passe d'abord par une période d'excitation dont les principaux caractères sont : l'augmentation de la vitalité générale, du rythme cardiaque et respiratoire, une augmentation de tous les métabolismes.
On note aussi une légère hausse de la température générale, une plus grande force musculaire, la rapidité des mouvements, la faci­lité du langage et de l'intelli­gence.

Action eu-thyroïdienne.

Devant ces signes, il faut effec­tuer ce que le docteur Jean Gau­tier appelait une notion d'identité c'est-à-dire une comparaison. On considère non pas la valeur in­trinsèque de ces signes, mais leur qualité, seule apte à nous faire procéder à des comparaisons fructueuses dans le domaine hu­main. On s'aperçoit alors que ces signes d'excitation alcoolique sont exactement les mêmes que ceux que l'on constate dans l'état d'hyperthyroïdie. En définitive, on peut affirmer qu'à petite dose, l'al­cool stimule la glande thyroïde.
Cette glande a un rôle d'oxy­dation de nos tissus. Elle pousse nos organes à fonctionner plus aisément ; le sujet en retire alors un état de bien être, de facilité, de légèreté, de rapidité gestuelle. Ainsi comprendrons-nous que cer­tains sujets fatigués ou déprimés demandent à l'alcool la chaleur interne, la disparition de la fa­tigue, plus d'entrain au travail.
On pourra objecter que tous les sujets fatigués ne recourent pas à l'alcool. Il faut dire que la thy­roïde est une glande extrêmement sensible et différente chez les individus. Sous l'influence de l'al­cool, elle peut exciter chez l'un, se ralentir chez un autre qui aura le vin triste.
Les individus peuvent aussi pré­senter les affinités les plus diver­ses aux nombreuses essences al­cooliques. Les uns préfèrent le vin rouge ou blanc, d'autres des liqueurs très parfumées, d'autres boivent de l'alcool à 95* ou même de l'eau de Cologne voire même de l'alcool à brûler. Chaque sujet préférera le genre d'alcool provo­quant le plus d'excitation de sa thyroïde et donc sur sa vitalité générale sans aucun égard pour le goût de ce qu'il boit.

La plaie de toutes les civilisations

L'alcool est le toxique le plus utilisé. Presque tous les peuples du monde ont réussi à le produire. Les fruits, les grains comme le blé, le sorgho, le mais, le riz, puis les racines comme la pomme de terre, le manioc, enfin la sève d'arbres (bouleau, palmier) ont fourni des boissons enivrantes. Sous tous les climats, l'homme a trouvé le moyen de s'enivrer. Ce vice est aussi de tous les temps. Les Égyptiens buvaient mais aussi les Grecs et les Ro­mains. Chez les Assyriens s'enivrer était souvent de règle. Pendant le Moyen Age, les sei­gneurs buvaient, de même que les gens d'église. Personne n'a su nous dire la raison véritable, plus physio­logique que psychologique, de l'attirance qu'il exerce, pas plus d'ailleurs que des graves effets sur la descendance. Pourtant nombreux sont ceux qui se sont préoccupés de l'alcoolisme. Malgré leurs efforts, les hygié­nistes ou les psychiatres n'ont pas été plus heureux que les rois et gouvernants qui allèrent jusqu'à édicter la peine de mort contre les buveurs.

Sexualité et inspiration.

L'effet de l'alcool sur la thy­roïde s'explique aisément quand on connaît les possibilités appor­tées par la thyroïde en meilleur fonctionnement, effets qu'on peut obtenir par de forts extraits thy­roïdiens. Bien des gens deviennent loquaces, leur voix est plus claire, plus forte, plus nette, plus aisée et ils ont envie de chanter.
La sexualité dépend fortement de la thyroïde(1). Il est aisé de le démontrer par le fait que la castration ne prive pas la femme de possibilités sexuelles, alors que l'ablation thyroïdienne la rend frigide. Par le truchement de la thyroïde, l'alcool agit sur la sexua­lité et les enfants engendrés sous l'excitation de l'alcool ne sont pas rares.
La thyroïde agit tout particu­lièrement sur nos cellules cérébra­les. Les artistes et intellectuels ont souvent trouvé dans l'alcool un état d'inspiration provoqué et ar­tificiel. Mais ces artistes ou ces intellectuels qui demandent à l'al­cool une plus grande vitalité de leur esprit sont victimes, comme les buveurs d'une tendance de leur thyroïde à se mettre en insuffisance fonctionnelle après des excitations trop fortes et trop nombreuses. Les doses d'alcool doivent donc être augmentées jusqu'à l'alcoolisme chronique.


L'alcool est aussi déprimant

L'alcool ne produit pas seule­ment des états d'excitation ou de dépression. Chez certains sujets dont la thyroïde se place facile­ment en hypofonction, le moin­dre petit stress les déprime. En ce cas l'alcool peut les amener lentement à la torpeur et au som­meil. On note alors des signes très nets d'hypofonction thyroï­dienne : diminution de la tempé­rature, de rythmes cardiaques et respiratoires, l'oeil est terne, les gestes faibles, lents, les idées confuses, etc. L'alcool peut amener aussi à un état glandulaire d'hypofonction thyroïdienne où do­mine le sommeil.
Mais généralement le sujet éprouve un état euphorique par­faitement comparable à la joie. L'homme cherche par dessus tout ce sentiment, source du bonheur. il n'est donc pas étonnant que cet état affectif soit l'un des fac­teurs principaux de l'enivrement, car cette oxydation générale des cellules par l'hormone thyroïdien­ne signifie pour l'organisme faci­lité fonctionnelle et vie, à la fois vie végétative et vie de relation. On comprend alors l'attirance que provoque chez certains sujets l'al­cool qui est pour eux synonyme de vitalité et de joie factice alors qu'en dehors de ces périodes de prise d'alcool, ils sont placés dans un état de dépression vitale.


L'état chronique alcoolique,

L'état alcoolique aigu finit par devenir chronique et les troubles deviennent de plus en plus gra­ves. Mais à quoi aboutit l'alcoo­lisme chronique au point de vue mental ? Certains artistes ou écri­vains comme Edgar Poe, Verlaine, Baudelaire ont trouvé dans l'al­cool un stimulant de leur esprit. Cette action n'est autre que celle de la thyroïde agissant sur le cer­veau. Malheureusement, à l'exci­tation succède fatalement l'intoxication, la fatigue, l'insuffisance hormonale. Survient alors la pa­resse, la torpeur. Le goût de l'ef­fort disparaît. Les sentiments pour autrui s'estompent.
Une seule chose compte : boire, le langage devient difficile, la pen­sée débile, la mémoire médiocre. Le buveur présente un effritement de l'esprit. Cette décrépitude spi­rituelle peut prendre les formes de la manie, de la mélancolie, de la démence sénile. L'affaiblisse­ment mental accompagne la dé­chéance physique et organique. Même si certains buveurs résis­tent, beaucoup finissent dans la dégénérescence progressive de tous les tissus et de toutes les fonc­tions. D'autres finissent dans le délirium tremens. Tel est le pro­nostic habituel du grand alcoo­lique.

Violence...

La violence est de mise chez le vrai alcoolique. Distinguons deux cas :

  • Quand la thyroïde est fati­guée par l'alcool et ne présente plus qu'un bref état d'excitation elle tombe en profonde hypofonction. La surrénale, libérée de toute opposition, pousse alors l'alcoolique à des actes de violence sans conscience, actes souvent com­mis en raison de la déficience thy­roïdienne.
  • Chez d'autres sujets, la thy­roïde exacerbée par l'alcool excite à son tour la surrénale. Il y a colère et violence. Le buveur a conscience de ses actes et s'en souvient, mais il prétend qu'une force irrésistible l'a forcé à frap­per. C'est la faiblesse de la géni­tale interstitielle qui dans ce cas, empêche de résister aux impul­sions. De cette faiblesse génitale, grande chez l'alcoolique, provient aussi le mépris de la personne humaine et son manque de sens moral pouvant aller par exemple jusqu'au meurtre si sa compagne ne satisfait pas ses exigences. La femme devient alors pour le bu­veur synonyme de vitalité, car il en retire une forte accélération fonctionnelle de sa thyroïde.

Dans le cas où l'alcoolique tue son rival c'est l'utilisation de la force destructrice qui intervient : c'est la surrénale qui incite à la destruction d'une force contraire.
Dans le suicide c'est l'inverse. La surrénale étant en hypofonction, en raison d'une influence débilitante qu'exerce sur elle la thy­roïde, la combinaison de ces deux glandes détermine le buveur à mettre fin à ses jours. Il n'y a pas de motif psychologique à pa­reille tentative contrairement à ce qu'on croit trop souvent. Il s'agit d'une impulsion non motivée. Seuls les fonctionnements glandu­laires peuvent expliquer ce fait : l'alcool débilitant peu à peu la thyroïde, celle-ci peut déclencher l'arrêt de la surrénale. L'hypofonction brusque de la surrénale pousse un sujet à se suicider par absence totale et soudaine de tout désir vital.

Fugues.

Les alcooliques font aussi des fugues. Le mécanisme en est le suivant : l'alcoolisme s'accompa­gne souvent d'une hypofonction thyroïdienne. Dans ce cas, elle prive le sujet d'excitation vitale indispensable aussi à la marche des organes végétatifs. Cet état peut déterminer des syncopes.

Arrêtée dans sa fonction sécrétoire la thyroïde lance nerveuse­ment une sorte d'appel au secours des automatismes nerveux enregis­trés afin qu'ils viennent assurer les excitations nécessaires au fonc­tionnement des organes végétatifs.
Chez quelques sujets, à la fa­veur de cette hypofonction, cer­taines pensées anciennement enre­gistrées se déroulent soudaine­ment et automatiquement en sus­citant l'action correspondante et l'on assiste à une sorte de crise somnambulique avec fugue. Et le buveur se réveillera dans un endroit inconnu ou dans un poste de police ne se souvenant de rien.

Délirium et mort.

Certaines morts peuvent être imputables à l'alcool. Un sujet jeune qui n'a pas l'habitude de boire et ayant absorbé une quan­tité moyenne ou même assez faible d'alcool, peut, après une brève période d'excitation, tomber dans un état de torpeur bientôt suivie d'une syncope mortelle. L'examen du système nerveux ne peut nous expliquer ce phénomène qui pro­vient d'un arrêt glandulaire et nerveux de la thyroïde. Du fait de cet arrêt et de cette paralysie to­tale de la glande, les automatis­mes ne se mettent pas en marche et le buveur occasionnel paie de sa vie son imprudence.
Quant au délirium tremens, ce n'est pas non plus le fonctionne­ment du système nerveux qui nous l'explique. Le buveur trem­ble, crie, perd la raison, se livre à des violences. Puis la respira­tion lui manque, il s'étouffe, la voix devient rauque et inarticulée, la tension artérielle monte. L'alcoolique peut présenter une hypo­fonction thyroïdienne sécrétoire si profonde que les éléments ner­veux de la glande vont agir sur les centres automatiques du cer­veau en même temps que sur la glande surrénale d'où le déclen­chement de violence.
Mais, l'action de la surrénale se fait aussi sentir organiquement : ralentissement du rythme respi­ratoire au point de produire l'étouffement, montée de la ten­sion artérielle pouvant aboutir à une rupture des capillaires céré­braux et à la mort.
On voit donc que les proprié­tés glandulaires peuvent expliquer tous les cas. L'alcoolisme n'est pas seulement une sorte d'empoison­nement du sang ou une simple intoxication même profonde. Ce fléau modifie notre terrain glan­dulaire et le perturbe profondé­ment. Ce sont les connaissances glandulaires qui fourniront peut être un jour les moyens pratiques de détourner bien des hommes de cette passion et de guérir ceux qui en sont atteints.

Jean du CHAZAUD La vie claire Février 1986

(1) Connaître l'harmonie et les dangers de la sexualité, éditions dauphin - Jean du Chazaud