Le rêve est-il nécessaire à la santé ?

L'étude scientifique d'un phé­nomène humain s'est toujours avérée d'une extrême et profonde difficulté pour ne pas dire aux limites de l'impossible. Est-ce un aveu d'impuissance que de cons­tater le très petit chemin parcou­ru par la science de l'homme par rapport à la technologie ou à la science fondamentale ? C'est peut-être dû au fait que l'homme reste un mystère pour l'homme mais aussi que le principe de causalité s'impose difficilement en science du vivant où s'impose plutôt la grande mobilité des équilibres.
Si nous avons parlé récemment du problème scientifique posé par le sommeil, le rêve n'en demeure pas moins une énigme à l'heure qu'il est. Les théories sur le rêve ne manquent pas, ni les hypothè­ses sur son mécanisme. Aucune ne retient sérieusement l'attention. L'expérimentation sur l'homme et l'animal bat son plein et certains mécanismes neuroniques et neu­rochimiques sont élucidés. Mais il s'agit de trouvailles partielles qui ne font guère avancer la solu­tion du problème :
Qu'est-ce que le rêve et à quoi sert-il ?
Il est d'ailleurs probable que le fait de découvrir sa nature exacte nous découvrirait aussitôt sa fonction précise ? Mais faute de la première, la seconde comme la première épuise les chercheurs dans d'assez vaines hypothèses. Certaines de ces hypothèses sur la véritable fonction du rêve dé­coulent directement de quelque découverte expérimentale dûment constatée à propos du rêve : par exemple, ayant constaté, que la durée du « sommeil rapide » ou phase de rêve est importante chez le nouveau-né, on en a conclu que cette période pouvait avoir un rôle dans la maturation du systè­me nerveux. Ou encore : ayant constaté que la phase paradoxale du sommeil (ou sommeil rapide ou sommeil du rêve) s'accompa­gnait toujours de vifs mouvements oculaires, on en a conclu que le rêveur vivait son rêve et voyait se succéder les tableaux oniriques au fond de sa rétine, etc.


Plusieurs phases de rêve chaque nuit ?

Mais il nous faut entrer dans le vif du sujet. C'est l'Américain Alfred Loomis, qui a précisé dès 1937 par lecture de l'électro-encéphalographie (E.E.G.) que le sommeil ne constituait pas un tout uniforme mais se déroulait en plusieurs vagues. C'est ainsi qu'il y avait 4 phases appelées sta­des : le stade I qui correspond à l'endormissement, le stade II est celui du sommeil léger et les sta­des III et IV sont ceux du som­meil profond. Mais c'est en 1953 seulement, à l'université de Chi­cago, qu'Eugène Aserinsky décou­vrit un fait curieux en observant le sommeil de patients en labora­toire. Après avoir sombré en pha­se de sommeil le plus profond pendant plusieurs dizaines de mi­nutes, les dormeurs commençaient à s'agiter. Parfois ils parlaient et gémissaient montrant visiblement qu'ils rêvaient. Sous les paupiè­res, les globes oculaires se met­taient à rouler en tous sens. A chaque observation une telle pé­riode se produisait. L'encéphalo­gramme indiquait alors un tracé rapide ressemblant au tracé de l'état de veille et indiquant par là qu'on avait affaire à une augmen­tation de tous les métabolismes. A cause de la forme de ce tracé, cette période de sommeil reçut le nom de « sommeil rapide », le cerveau semblant, malgré le som­meil, en pleine activité. Après quelques minutes de cette pério­de rapide qui fut aussi appelée « sommeil paradoxal », le cycle recommençait et le sujet conti­nuait en sommeil lent profond durant 90 minutes environ et ainsi de suite.
Ainsi fut découverte cette pé­riode rapide du sommeil ou som­meil des rêves. Pour confirmer la présence de rêves chez les dor­meurs en cette période, Aserinsky réveillait les patients au moment précis où le tracé des plumes s'ac­tivait sur le papier et où surgis­saient les mouvements rapides des globes oculaires. A chaque fois on obtenait le récit d'un rêve. A d'autres phases du sommeil, on n'obtenait un rêve que dans des pourcentages très faibles. Forts de ces nouveaux faits, cette pha­se de sommeil reçut deux nouvel­les dénominations, l'une anglo-saxonne : REM (rapid eye movement) l'autre, française : PMO (phase de mouvements oculaires).


Le rêve est-il indispensable ?

Depuis ces découvertes, les chercheurs considèrent avec le maximum de certitude que la pha­se paradoxale du sommeil ou phase REM dont la première sur­git environ une heure et demie après l'endormissement, constitue la phase du rêve. A partir de là, l'imagination devait aller bon train. Ainsi le rêve finit-il par de­venir indispensable, nécessaire à la santé des individus puisque cette nécessité se trouvait inscrite au niveau même des mécanismes physiologiques du cerveau. Et au lieu de considérer scientifique­ment la signification exacte de ce mécanisme curieux qu'est la pha­se paradoxale du sommeil, les auteurs ont préféré interpréter cette donnée en la transmuant en la nécessité qu'il y a de rêver pour les humains comme pour les ani­maux.
Il semble qu'il y ait eu alors des abus d'hypothèses sur le rêve et non pas assez sur ce qu'on observait physiologiquement. A tel point que plusieurs auteurs se sont efforcés de dénoncer avec des arguments l'assimilation un peu trop légère entre les mou­vements oculaires et les images oniriques. Ainsi les auteurs Fuchs et Ron (1968) ont comparé les mouvements oculaires d'explora­tion vigile et ceux du sommeil chez deux singes normaux. Leurs travaux minutieux constatent une différence radicale entre les deux et conduisent ces auteurs à con­clure que les formes de mouve­ments oculaires au cours de la phase paradoxale ne peuvent être qu'indépendants d'un contenu imagé.
Il serait donc indu de voir dans les mouvements oculaires rapides, la preuve du rêve. Ceci paraît évident lorsqu'on sait que le fœtus humain possède des mou­vements oculaires rapides et mê­me des aveugles-né : on ne peut ici invoquer des images. Il faut penser au contraire que cette pé­riode de sommeil a un rôle phy­siologique certain, important, vi­tal et qui est très probablement indépendant de tout contenu oni­rique. Le rêve ne serait alors qu'un processus secondaire. Com­me le montre le docteur Gautier dans ses travaux, le rêve est lié étroitement au réveil même si ce réveil est imperceptible ou surgit en pleine nuit. Mais c'est une autre question. Le Dr J. Segal, spécialiste américain du sommeil écrit : « II y a bien des conjonc­tures plausibles sur la raison d'être de l'état REM. Mais il n'y a pas encore de réponse et cette raison d'être demeure un mystère » (1).

Bouger les yeux signifie-t-il qu'on « voit » sort rêve ?

Si les mouvements oculaires constatés à cette période précise de REM ont pu faire penser à un déroulement des images oniri­ques, le fait de raconter un récit de rêve de façon systématique chez des dormeurs réveillés vo­lontairement à cette période pré­cise, n'a pu que conforter les chercheurs dans l'idée que la pha­se paradoxale est la période de rêve. Nous verrons comment cela a été mal interprété. Et puis, le tracé électroencéphalographique ne montre-t-il pas une forte acti­vité cérébrale ? Tous ces faits étaient certes troublants. L'évi­dence était là : le rêve occupait bien à lui seul toute une période de sommeil prévue pour cela.
C'est ainsi que les chercheurs et les psychophysiologistes du sommeil ont inféré sans doute beaucoup trop rapidement que le rêve était une fonction indispen­sable, nettement objectivée par des enregistrements précis et en dehors de tout soupçon.
A partir de là, des expériences sur cette phase privilégiée et mys­térieuse se sont données libre cours. On a voulu savoir dans quelle mesure la suppression pro­voquée de la période paradoxale du sommeil ou phase REM (PMO) conduisait à des troubles et de quelle sorte. Ainsi, verrait-on aisément si le rêve constituait bien un facteur indispensable d'équilibre.
Pour ce faire, il suffit de ré­veiller le sujet dès que son tracé E.E.G. indique le début de la phase de rêve. II se rendort alors en phase lente de sommeil. Puis on le réveille à nouveau dès la prochaine phase de rêve et ainsi de suite... On ne constate pas de trouble particulier mais les fré­quences de sommeil paradoxal augmentent en proportion de leur privation comme s'il se produi­sait une compensation, c'est le phénomène de « rebond ». Là encore, les savants furent tentés de conclure à la nécessité physio­logique de cette période. Et com­me cette phase était considérée comme celle du rêve, il était évi­dent que l'on ne pouvait que con­clure à la nécessité du rêve. C'est ici qu'il faut surtout, à notre avis, dénoncer cette fausse assimi­lation du sommeil paradoxal à la période de rêve. Les choses sont un peu plus complexes. Là, bien sûr, nous allons contre ce qui est admis couramment et l'on ne com­prendra pas une pareille objec­tion.


Le rêve n'est qu'une fonction du réveil.

Qu'on nous permette tout d'abord d'invoquer le bon sens. Il a été observé depuis toujours que le rêve est lié au réveil. Les
observation abondent. On ne voit guère comment l'observation cou­rante ne serait plus digne de foi. Alfred Maury au XIXe siècle a re­laté un célèbre rêve :
« J'ai eu l'occasion jadis, écrit-il, de mesurer la durée d'un rêve. En 1917 ou 1918, dans un canton­nement de repos, en Lorraine, avec mon camarade Fèvre, uni­versitaire, nous avions loué une chambre où nous pouvions lire et travailler; elle donnait de plein pied sur un verger... On parlait beaucoup d'attaques par les gaz. Un soir, je rêve que les Alle­mands lancent un gaz terrible à odeur de coing. Je suffoque, je râle interminablement. A ce mo­ment Fèvre me secoue et m'éveil­le de mon cauchemar. Il venait d'entrer en mordant un coing qu'il avait cueilli au verger. Le rêve avait donc duré de l'entrée de Fèvre à mon éveil. On a répé­té l'opération (...) cela faisait 2 à 3 secondes. »
Le rêve dure donc un temps extrêmement court et il doit pro­bablement en être toujours ainsi. De plus, il est toujours lié à un réveil. Mais le fait qu'il soit si court et qu'il soit lié au réveil du donneur sont deux choses néces­sairement complémentaires et si­multanées car un réveil est tou­jours aussi quelque chose de court. On ne met pas une heure à se réveiller. La reprise de l'état conscient, de l'état de veille ne dure que 2 ou 3 secondes. Or le rêve n'est en quelque sorte qu'une modalité du réveil. On nous dira que c'est une simple hypo­thèse. Non. Qui peut avancer une seule fois que le récit d'un rêve actuel n'a pas été fait par quelqu'un qui venait de se réveil­ler ? Évidemment personne car la preuve du rêve ce n'est pas un tracé E.E.G. de phase para­doxale dont on ne voit aucun contenu mais seulement un cer­tain effet. La preuve du rêve c'est le récit que fait le sujet une fois qu'on l'a réveillé. Le sujet rêve parce qu'on le réveille et non parce que son tracé E.E.G. est activé. Cette activation a une autre cause. Or les auteurs disent qu'il y a concordance entre le récit de rêve et le tracé activé de l'électroencéphalogramme. Peut-être, mais concordance n'est pas preuve : car on trouve des rêves à toutes les phases du sommeil — en beaucoup moins grande pro­portion toutefois — et il arrive aussi que des sujets réveillés en pleine phase paradoxale ne racon­tent aucun rêve. Il y a un pro­blème certain à généraliser ainsi que phase paradoxale = rêve.
Si le sujet réveillé en phase de sommeil rapide raconte un rêve, c'est parce que le dormeur a « interprété » le réveil eu fonc­tion de sensations qu'on lui a fait subir pour le réveiller : l'ap­peler, le secouer, le toucher, l'éclairer, etc. Puisque le rêve ne dure que quelques secondes, le sujet a largement le temps "d'interpréter" oniriquement les mo­dalités du réveil. On a constaté en effet que le contenu du rêve raconté avait un rapport étroit avec la façon dont on a sorti le sujet de son sommeil. D'autre part, ce sont les sujets dont les fréquences de réveils sont nombreuses surtout dans le sommeil du matin, qui présentent des rêves à répétition.


Le REM a une toute autre signification.

Cette observation du rêve lié nécessairement au réveil (puisque le rêve n'est que l'interprétation imagée des modalités du réveil) peut-elle s'accommoder avec le fait que le rêve pourrait aussi sur­venir en pleine nuit, sans réveil, en des phases régulièrement ponctuées au cours du sommeil (phase paradoxale) ? Il faut re­fuser cette interprétation mais penser plutôt que la phase para­doxale de sommeil, présentant effectivement une activation extrê­mement nette de l'activité céré­brale, est tout à fait sensibilisée et apte à recevoir, lors d'un réveil éventuel en cette phase, de nom­breuses imageries oniriques. En d'autres phases, le réveil ne ren­contrant pas cette activation céré­brale, le sujet est dans un état de confusion mentale, de lour­deur, d'appesantissement qui ne laisse apparaître que rarement la possibilité d'un rêve. Reste à savoir ce qu'est cette phase pa­radoxale.
Le pourquoi de cette activation cérébrale de la phase paradoxale est une autre question qu'il serait trop long de mentionner ici. Di­sons qu'elle représente le « casse-tête » des chercheurs qui n'ont toujours pas déterminé pourquoi elle existe et comment elle se dé­clenche. Les hypothèses neurologiques sont nombreuses mais ce ne sont que des théories.
Finalement, le problème est de savoir ce qu'est cette phase para­doxale du sommeil si elle n'est pas une période spécifique du rêve. Le rêve n'en est, en effet, qu'un aspect secondaire et dont on a fait, à tort, l'aspect majeur, puisqu'on a même parlé d'une « fonction biologique de l'imagi­naire ». Nous avons conscience, par ces affirmations, d'être totale­ment en désaccord avec les inter­prétations actuelles. Mais ce n'est pas l'accord qu'il faut chercher mais la vérité, fût-elle expérimen­tale. Convaincu des erreurs inter­prétatives de certaines recherches actuelles, il nous faut les dénon­cer tout en expliquant comment se passent beaucoup plus proba­blement les phénomènes. Dans un prochain article, nous abor­derons l'explication physiologi­que du rêve.

Jean du CHAZAUD. La vie claire Mars 1979


(1) G. Luce et J, Segal, Le sommeil. Paris, Fayard, 1969.