Les surdoués sont-ils des génies

Publié le 25/06/2016 | Nb Visites : 11762

Un génie est-il un fou ou un fou est-il un peu génial ? On ne sait trop car l'un et l'autre semblent capables d'excentricité. On reste à peu près d'accord sur ce qu'est le génie dans ses principales qualités. Mais on a trop souvent confondu le génie avec les célébrités qui ne sont pas forcément des génies.

Les hommes ont toujours été pleins d'admiration pour les gé­nies. Il faudrait plutôt parler d'étonnement devant la puissance de certains cerveaux à inventer, à créer, à comprendre. Admira­tion et étonnement car le génie est quelque chose d'exceptionnel dans la puissance créatrice et aussi parce qu'il est assez mysté­rieux de constater que dans des êtres apparemment identiques il peut exister tant de différence.
Le génie ? Mot rempli de puis­sance, de mystère et d'inconnu qui saisit ceux qui n'en sont pas pourvus. Comme s'il pouvait s'agir de quelque symptôme on de quelque signe pathologique qu'on admire en même temps qu'on craint. La frontière entre génie et folie n'est-elle pas commune au point que l'interférence entre les deux est considérée sou­vent comme naturelle ? On se de­mande même si une trop grande intelligence n'est pas taxée de ma­ladive pour donner bonne conscience aux sous-génies qui pâ­lissent d'impuissance ou d'incapa­cité. Bref, le génie cherche tou­jours une définition qui soit claire et nette.


Le passage à la postérité.

Mais pourquoi définir le génie ? De prime abord on n'en voit pas l'intérêt. Le génie s'impose de lui-même et on n'a nul besoin de sa­voir si chez un génie ou supposé tel, il y a bien les critères du gé­nie qu'on aurait ainsi défini. Ces questions découlent d'une consta­tation séculaire : on s'aperçoit que certaines œuvres acquièrent une valeur de plus en plus sûre au fur et à mesure de leur vieillis­sement dans le temps. Il y a effec­tivement des œuvres, qu'elles soient littéraires, scientifiques, artistiques ou sociales qui passent à la postérité alors que d'autres, qui ont eu une grande vogue du temps de leur auteur, tombent dans l'oubli.
Il y a donc des œuvres qui con­tiennent « quelque chose » qui fait durer contrairement à d'au­tres. A vrai dire, ce n'est pas ori­ginal et on y a pensé : les œuvres vraiment belles, harmonieuses, celles qui vont dans le sens du bien de l'homme et de sa nature humaine et spirituelle, semblent seules être retenues par la posté­rité. C'est l'un des critères impor­tants qui, à notre sens, peuvent définir l'œuvre géniale quant à son auteur, il faut évidemment qu'il possède aussi « quelque cho­se » qui fait qu'il conçoit et crée des choses belles et harmonieuses. On peut se demander si ces cri­tères existent vraiment et si le génie n'est pas davantage que les cerveaux-prodiges.


Qu'est-ce que le génie ?

Comme l'écrit le Dr H. Herscovici (1), les caractères communs des œuvres géniales sont les carac­tères même de l'intelligence, l'ordre, l'unité dans la variété, l'ampleur de la vision ou la profondeur de l'abstraction. De plus, les esprits les plus géniaux com­me Aristote, Michel Ange, Léo­nard de Vinci, Descartes, Pascal ou Leibnitz ont déployé en plu­sieurs domaines la même facilité de synthèse créatrice. Le génie est donc une très grande puis­sance conceptuelle, puissance qui n'est pas seulement circonscrite à un seul domaine.
Tout le monde s'accorde à dire qu'on reconnaît du génie à celui qui invente et qui crée. Non seu­lement il comprend mieux les « structures » cachées des choses mais il invente des structures nou­velles ou produit des œuvres artistiques particulièrement saisis­santes de beauté. Mais cette puis­sance qu'ont les génies est-elle un don miraculeux du ciel qui sur­git aisément en des natures douées ou surdouées ? Non, le génie est d'abord une aptitude à une lon­gue patience. Comme si la natu­re, la Beauté ou l'Art ne vou­laient pas se laisser découvrir sans un labeur de longue haleine.
D'après les carnets de Beetho­ven, on peut se rendre compte aujourd'hui que ses mélodies les plus sublimes ne sont pas des improvisations mais bien le ré­sultat d'un long et patient travail de triage et de sélection. Même remarque pour Newton qui tra­vailla et observa le ciel. Après
avoir conçu que les astres se trou­vent en état d'équilibre les uns par rapport aux autres; il aban­donne et revint à plusieurs repri­ses à ses recherches. Enfin, un jour la vision d'une pomme tom­bant à terre lui permet de for­muler la loi de l'attraction univer­selle. Les découvertes ne sont pas dues au hasard même si un petit fait peut les déclencher soudai­nement.
Mais l'effort de définition du génie est d'autant plus difficile qu'on a trop souvent assimilé folie et génie. Une telle confusion, paradoxale, a été le fait d'auteurs qui ont pensé que dans le génie entraient quelques brins de folie et que certains déments pensaient et agissaient d'une façon étrange que l'on retrouve souvent chez l'homme de génie.


La distinction entre le génie et la folie ?

Cette idée de rapprocher par­fois le génie de la folie ou de l'at­tribuer à une névrose était déjà venue à Sénèque, puis à Schopenhauer et aussi à Moreau de Tours. Lombroso devait remar­quer chez des hommes de génie, combien son fréquents les délires, la mélancolie et même, chez quel­ques-uns la manie des grandeurs ou la folie du doute, etc.
Même Carrel pensait que les génies étaient « une classe d'hom­mes quoique aussi disharmoni­ques que les criminels et les fous, indispensables à la société mo­derne. Ces individus sont caracté­risés par la croissance monstrueu­se d'une de leurs activités psycho­logiques. Un grand artiste, un grand savant, un grand philoso­phe est généralement un homme ordinaire dont une fonction s'est hypertrophiée ».
Carrel sacrifie ici, et cela sem­ble étonnant de la part d'un tel auteur, à l'habitude d'une telle confusion. Car, ou le génie est digne de ce nom et alors on n'est pas en présence d'un homme ordi­naire, ou une fonction s'est vrai­ment hypertrophiée et on n'a pas pour autant un homme de génie, du moins tel que, à notre sens, il faut l'entendre.
Il est en effet fort difficile d'admettre que l'homme de génie, celui qui est sublime dans la beauté, fécond dans la découverte ou grand dans l'altruisme, puisse être en même temps quelqu'un qui régresse au niveau du patho­logique. Le névrosé, à fortiori le dément est le jouet de ses tendan­ces affectives et de sa vitalité tandis que l'homme de génie est toujours maître de lui-même, l'es­prit toujours dominé par sa volonté.
Comme le dit le Dr Herscovici, il mène son travail à sa guise, l'intensifie en méditation et en élaborations diverses selon les né­cessités de ses réalisations. Les dé­ments ne nous offrent en général que des productions absurdes et maladroites, des griffonnages dé­sordonnés, parfois des figurations érotiques. Les œuvres de ces ma­lades ne sont pas le résultat logi­que de la pensée, de la méditation voulue et dirigée mais plutôt la suite d'un enchaînement chaoti­que. Bref, il y a chez.le génie une certaine harmonie de la personnalité que dirige une force de pensée et de volonté contrairement au dément qui ne sait s'imposer aucune contrainte d'ordre moral ou intellectuel.


Les antipodes se touchent mais ne se mêlent pas.

Sont-ils atteints de folie ces hommes si complets à qui est ac­cordé le don de créer sans ces­se, infatigablement, prodigieuse­ment ? Seule une telle puissance créatrice peut donner naissance à des œuvres aussi multiples et aussi diverses. Combattons donc l'idée que nos génies aient été en même temps des déséquilibrés, des êtres pathologiques et qu'ils aient été géniaux seulement par l'une de leurs fonctions ou l'une de leurs aptitudes surdéveloppées.
Comparant le génie et la folie Janet note que la folie n'est que l'automatisme psychologique livré à lui-même et cet automatisme dé­pend de la faiblesse de synthèse qui est pour lui, la faiblesse mo­rale elle-même, la misère psycho­logique. Le génie au contraire est précisément la puissance de syn­thèse capable de former des idées entièrement nouvelles qu'aucune science ni discipline n'avait pu prévoir et c'est, selon Janet, l'ex­trême degré de la force morale.
La folie, c'est la misère de l'es­prit, alors que le génie c'est sa vitalité la plus riche. On ne peut pas se tromper en affirmant que la vraie névrose correspond à une dissolution de la personnalité humaine alors que le génie c'est l'ordre, l'équilibre et l'harmonie. Folie et génie ne peuvent pas coexister contrairement à ce que pense le sens commun.
On ne peut pas aborder la question du génie sans considérer les « surdoués » (2). Il y a deux types de surdoués, ceux qui réus­sissent partout ( « les grosses tê­tes ») et ceux très différents, les créatifs. Souvent mauvais élèves, considérés comme fantaisistes, les créatifs sont des novateurs, des originaux. Ce sont les créatifs qui changent le monde.


Surdoués et Q.I.

Il faut rappeler brièvement la notion de Quotient Intellectuel (Q.I.) (3) très utilisé en psycholo­gie de l'intelligence mais aussi très contestée, ce qui est fort jus­tifié à notre sens. Le Q.I. s'obtient en calculant le rapport (Age mental / Age réel) x 100.
L'âge mental est le chiffre obte­nu par addition des bonnes ré­ponses à l'échelle métrique de l'Intelligence (NEMI) qui se com­pose de différents tests. La moyen­ne est 100. Plus on descend en dessous de 100 et moins l'intelli­gence est élevée. Inversement, plus on monte au-dessus de 100. et plus on est intelligent.
Davis a classé la supériorité selon le tableau suivant :

  • Brillant : à partir de 139 et au-dessus
  • Très supérieur : 128 à 138
  • Supérieur : 117 à 127
  • Bon : 106 à 116
  • Moyenne : 95 à 105

II y a beaucoup de préjugés à propos des surdoués. Ce sont des sortes de monstres qu'on admire, qu'on craint ou qu'on jalouse. L'Américain Terman trace un portrait rassurant des sujets à Q.I. de 140. Pourtant, comme l'écrit R. Chauvin, il n'a pu s'em­pêcher de traiter à part les sujets à Q.I. de 170 et plus. Oui, il y a « plus » : il y a ceux qui dépas­sent 200 et qui font éclater l'échel­le des tests qui n'est pas faite pour eux.
Parmi les nombreux sujets qu'étudia Terman, 47 garçons et 300 filles montraient un Q.I. de 170 et au-dessus, ce qui se ren­contre dans un cas sur 3 000. Cet échantillon il est vrai avait été présélectionné. Le Q.I. moyen dépassait légèrement 177, allait de 170 à 194 pour les hommes et de 170 à 200 pour les filles.

 

Parmi les génies, des élèves brillants mais aussi des médiocres

A neuf ans Stuart Mill lit le grec, étudie les mathématiques, Euclide et Euler. Entre onze et douze ans, il compose un vo­lume in octavo sur l'histoire du gouvernement romain. Il s'en­thousiasme en même temps pour la science expérimentale et la logique. On est également frappé par la précocité des génies, que ce soit en calcul, en langue ou en musique. Tout le monde sait que Mozart composait à 5 ans, Haydn le faisait à 6 ans. A 7 ans Goethe connaissait le français, l'italien, l'anglais, le grec, le la­tin et l'hébreu. Galton connais­sait l'alphabet à 18 mois etc.
Mais les grands hommes ne sont pas forcément des élèves doués. R. Chauvin écrit qu'on « commence à soupçonner main­tenant qu'ils appartiennent à peu près tous à la catégorie des créatifs ».
Newton, Watt, Einstein, Claude Bernard furent tous médiocres ou mauvais à l'école. Ils étaient souvent derniers de classe. Il en est de même pour Balzac, Tolstoï, Zola, Kipling etc. et la liste des cancres serait fort lon­gue.
Verdi ne put entrer au conser­vatoire, Galilée fut refusé au doctorat. Mendel fut collé 2 fois à un examen pour être maître d'école. Churchill ne put entrer ni à Oxford ni à Cambridge. Enfin Einstein ne put entrer au Polytechnicum de Zurich. Mais encore Volta, le pionnier de l'électricité ne put prononcer un mot avant 4 ans. Henri Poincaré était incapable de réaliser le croquis le plus simple. Napo­léon ne pouvait pas jeter une pierre dans la bonne direction ni tirer au fusil. Beethoven cas­sait tout ce qui lui tombait entre les mains.

 

Prodige ou intelligence ?

Si l'on considère les calcula­teurs prodiges de l'histoire on ne peut pas dire qu'ils aient été des êtres de génie. Ceci accrédite l'idée que le génie n'est pas for­cément un phénomène bizarre mais bien une puissance de syn­thèse, une intelligence forte et complète. En effet Thomas Fuller (XVIIIe siècle) était un ignorant mais pouvait répondre en deux minutes qu'il y a 47340000 se­condes dans une année et demie. Jedediah Buxton (1702-1762) était incapable de signer son nom mais comptait sans arrêt et savait éva­luer d'un coup d'œil, la superfi­cie d'un terrain avec la plus éton­nante précision. Zacharia Base né en 1824 en Allemagne n'arriva ja­mais à apprendre les mathémati­ques ni rien d'autre. Il calcula de tête les logarithmes naturels des nombres de 1 à 100 500 et la table des facteurs et des nombres premiers depuis le septième jus­qu'au 8e million. A l'âge de 8 ans, Zerah Colburn, fils d'un fermier du Vermont au XIXe siècle, éleva mentalement le nombre 8 à la seizième puissance, comme on lui demandait la racine carrée de 106929, il répondit «327» avant qu'on eût fini d'inscrire le nombre au tableau, etc.
Les « créatifs » semblent être les plus intéressants car ils cor­respondraient davantage à l'idée qu'on se fait habituellement du génie. R. Chauvin cite la phrase de William James (1911) : « L'humanité ne fait rien que par l'ini­tiative des inventeurs, grands et petits que le reste d'entre nous imite : c'est le seul facteur actif dans le progrès humain. Les indi­vidus de génie montrent la voie et établissent les schémas que les gens du commun adaptent et suivent. »


Les « créatifs » n'ont pas toujours un fort Q.I.

Le plus curieux est que le créatif n'est pas forcément, et de loin, celui qui a le Q.I. le plus élevé. Bien sûr, il n'y a pas de créativité nette sans un Q.I. de 120 au moins. Mais la psycholo­gue Cox s'est livrée à une étude « rétroactive » des génies. Elle conclut que les génies les plus considérables de l'humanité n'au­raient pas eu un Q.I. tellement élevé (de 100 à 130 seulement). En revanche, ils étaient extrême­ment créatifs. Lorsqu'ils étaient enfants, beaucoup apparurent à leur maître comme médiocres ; certains même étaient derniers de classe, Pasteur était nul en chi­mie à l'école !
Bien sûr, il y a des génies cé­lèbres avec un fort Q.I. estimé (200 pour Stuart Mill) ; il y en a d'autres qui sont aussi célèbres dont les résultats scolaires étaient fort médiocres (voir encadré).
Que conclure de toutes ces invraisemblances et comment aborder la définition du génie ? Schopenhauer écrit que le génie est une faculté d'apercevoir l'or­ganisation dans les choses et de voir le général dans le particu­lier. Pour William James c'est la faculté de séparer l'accessoire du particulier. Et on connaît la bou­tade d'Emerson : « Un pour cent d'inspiration et quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration ! » II semble que la caractéristique la plus nette du génie soit la créativité. Mais il faut en plus le caractère et l'énergie nécessaires à faire admettre une idée insolite.


Ne jamais confondre génie et célébrité.

Finalement, qu'est-ce que le génie ? Nous le savons, ce sont les êtres les plus doués d'esprit de synthèse donc les plus aptes à la découverte et ce, quel que soit le niveau de Q.I. La confusion souvent répandue à propos des inégalités des génies, de leurs tares et de leurs déséquilibres di­vers provient du fait d'avoir con­fondu vin homme célèbre et un génie. Les deux ne sont pas for­cément unis. Simplement peut-on dire que le génie est presque tou­jours un homme célèbre mais un homme célèbre est loin d'être toujours un génie.
Cette confusion a fait qu'on ne s'est pas attaché à découvrir les critères du vrai génie qui rési­dent selon le docteur Jean Gau­tier en des possibilités intellec­tuelles que ne possèdent jamais les déments et qui distinguent à jamais le génie du fou.
Chez le fou, il existe 4 défauts essentiels (4) : la perte de l'atten­tion, de la volonté, du sens mo­ral et de l'élaboration psycholo­gique supérieure. En revanche, il y a 3 possibilités que les déments ne possèdent jamais. Ce sont la discrimination des valeurs abstrai­tes, la notion d'identité de deux phénomènes éloignés, et la possi­bilité de synthèse. Cette dernière est l'élaboration intellectuelle qui permet de considérer plusieurs états ou plusieurs processus et de prendre dans chacun d'eux les signes qui sont fondamentaux et communs à tous. Cela permet la découverte. Voilà quels seraient les meilleurs critères du génie.


Jean du CHAZAUD. La vie claire Mars 1981


(1) « L'omnipraticien Français», juin 1962.
(2) Rémy chauvin, « Les Surdoués », Stock.
(3) Voir à ce sujet l'article de Mont-bel-Dasteux, paru dans L.V.C1. de fé­vrier 1981 « A la recherche du Fran­çais moyen ».
(4) Gautier, « Folie ou Génie ? », chez l'auteur de l'article.